L’interprétation à l’ONU :
coulisses d’un système unique
au monde
Imaginez devoir traduire en temps réel un discours diplomatique chargé de sous-entendus politiques, prononcé à toute vitesse par un chef d’État — devant 193 pays. C’est le quotidien des interprètes des Nations Unies.
Chaque année, des milliers de réunions, conférences et séances plénières se tiennent au siège de l’ONU à New York, ainsi que dans ses bureaux de Genève, Vienne et Nairobi. Chacune de ces réunions repose sur un système d’interprétation simultanée d’une précision et d’une complexité remarquables — et pourtant invisible pour la plupart des observateurs.
Une invention née au procès de Nuremberg
L’interprétation simultanée telle que nous la connaissons aujourd’hui n’existait pas avant la Seconde Guerre mondiale. C’est au procès de Nuremberg, en 1945, qu’elle a été utilisée pour la première fois à grande échelle — une nécessité absolue face à quatre langues de procédure (anglais, français, russe, allemand) et des milliers de pages de documents à traiter.
Procès de Nuremberg — première mondiale
IBM développe un système d’interprétation simultanée avec des casques et des boutons de sélection de langue. Les interprètes travaillent dans des cabines rudimentaires. L’expérience est un succès et change l’histoire de la diplomatie.
L’ONU adopte le système
La toute nouvelle Organisation des Nations Unies adopte officiellement l’interprétation simultanée. Elle choisit 5 langues officielles : anglais, français, russe, espagnol et chinois.
L’arabe rejoint les rangs
L’arabe devient la sixième langue officielle de l’ONU, sous la pression des États membres arabes. Le système d’interprétation doit s’adapter — notamment à la direction d’écriture de droite à gauche et à une terminologie diplomatique spécifique.
Modernisation technologique
Les systèmes analogiques laissent place à des consoles numériques, des écrans en cabine et des liaisons audio de haute définition. L’interprétation à distance (Remote Simultaneous Interpretation) commence à être expérimentée.
La pandémie bouleverse tout
Le Covid-19 force l’ONU à développer en urgence des protocoles d’interprétation à distance. Une révolution logistique et technique qui redéfinit les standards du secteur.
Les 6 langues officielles : pourquoi ces six-là ?
Le choix des langues officielles de l’ONU n’est pas linguistique — il est politique. Ces six langues reflètent l’équilibre des puissances à la fin de la Seconde Guerre mondiale et la composition du Conseil de sécurité.
Historiquement la langue de la diplomatie internationale. Le français a longtemps été la seule langue de travail de l’ONU avant d’être rejoint par l’anglais.
Devenu de facto la lingua franca des réunions onusiennes. La majorité des documents sont d’abord rédigés en anglais avant d’être traduits.
Langue d’un membre permanent du Conseil de sécurité. Présente dès la fondation de l’ONU en 1945, elle reflète le poids de l’URSS dans l’ordre mondial d’après-guerre.
Sa complexité grammaticale et l’absence de cognates avec les autres langues officielles en font l’un des défis les plus exigeants pour les interprètes onusiens.
La langue officielle du plus grand nombre d’États membres (21 pays). L’interprète doit maîtriser les variantes régionales qui peuvent différer significativement.
Ajouté en 1973, l’arabe classique utilisé à l’ONU (fusha) diffère des dialectes parlés. Sa direction d’écriture et sa richesse grammaticale posent des défis techniques uniques.
L’hindi, le portugais et le swahili comptent chacun plus de locuteurs que certaines langues officielles de l’ONU. Leur absence illustre à quel point ces choix sont politiques avant d’être démographiques. Des voix s’élèvent régulièrement pour élargir la liste — sans succès jusqu’ici.
Comment fonctionne concrètement le système ?
Le système d’interprétation de l’ONU repose sur une organisation millimétrée qui implique des dizaines de professionnels pour chaque grande réunion.
Le pivot : une langue intermédiaire
Toutes les combinaisons linguistiques directes seraient impossibles à gérer (6 langues = 30 combinaisons). L’ONU utilise donc le système du pivot : un interprète traduit le discours source vers l’anglais ou le français, puis les interprètes des autres cabines reprennent ce pivot pour le retransmettre dans leur langue. Efficace — mais qui multiplie les risques d’erreur en chaîne.
6 cabines, 6 équipes
Pour chaque réunion officielle en plénière, 6 cabines sont actives simultanément — une par langue. Chaque cabine compte minimum deux interprètes qui se relaient toutes les 20 à 30 minutes. Certaines grandes sessions mobilisent jusqu’à 4 interprètes par cabine.
La règle des documents préalables
Tous les discours officiels doivent en théorie être soumis 24 heures avant la prise de parole pour permettre aux interprètes de se préparer. En pratique, les diplomates déposent souvent leurs discours quelques minutes avant — ou s’en écartent complètement à la tribune.
Le signal « trop vite »
Les interprètes disposent d’un système de signal pour indiquer à l’orateur qu’il parle trop vite. Une lumière jaune s’allume sur le pupitre du conférencier. Certains ralentissent. D’autres l’ignorent royalement — notamment lors de discours lus à toute vitesse.
L’interprète onusien ne traduit pas seulement des mots. Il traduit des intentions politiques, des ambiguïtés diplomatiques calculées, des silences lourds de sens. Une erreur peut avoir des conséquences qui dépassent largement la salle de conférence.
Un interprète de l’ONU, cité anonymementLes défis uniques de l’interprétation onusienne
Au-delà de la charge cognitive ordinaire de l’interprétation simultanée, les interprètes de l’ONU font face à des défis qui n’existent nulle part ailleurs.
L’ambiguïté diplomatique volontaire
Les diplomates utilisent parfois délibérément des formulations floues ou ambiguës — un flou qui fait partie de la négociation. L’interprète doit reproduire cette ambiguïté exactement, sans la clarifier ni l’accentuer. Exercice d’équilibriste rare et exigeant.
Les discours lus à toute vitesse
Certains délégués lisent des textes préparés à un rythme de 200 mots par minute — bien au-delà du seuil de confort d’un interprète (environ 120 mots/min). Les interprètes doivent alors résumer, anticiper et simplifier sans trahir le sens.
Les accents et variantes régionales
L’espagnol argentin, le français ivoirien, l’arabe marocain… Les interprètes doivent s’adapter en temps réel à des accents qu’ils n’ont parfois jamais entendus, dans des contextes où chaque mot compte.
Une terminologie technique en constante évolution
Changement climatique, cybersécurité, intelligence artificielle, pandémies… Les thématiques abordées à l’ONU évoluent plus vite que les glossaires. Les interprètes doivent se former en permanence sur des sujets techniques pointus.
Le système de pivot et ses risques
Quand l’interprète arabe travaille depuis le pivot anglais (lui-même une interprétation du mandarin original), chaque maillon de la chaîne ajoute un risque de dérive sémantique. L’ONU est consciente de ce problème — il n’existe pas de solution parfaite.
La pression émotionnelle
Interpréter des témoignages de victimes de guerre, des discours sur des catastrophes humanitaires ou des débats sur la peine de mort — tout en maintenant une neutralité parfaite — est une épreuve psychologique que peu de métiers imposent à ce degré.
Anecdotes historiques : quand l’interprétation fait l’histoire
« Nous vous enterrerons »
Le Premier secrétaire soviétique prononce une phrase qui déclenche une vague de panique en Occident. La traduction « We will bury you » était techniquement correcte — mais l’expression russe signifiait plutôt « nous vous survivrons ». Un cas d’école sur les limites de la traduction littérale en contexte politique.
L’incident de Varsovie
Lors d’un discours en Pologne, l’interprète de Jimmy Carter traduit « I left the United States » par « j’ai abandonné les États-Unis » et « I desire the Poles carnally » à la place d’une référence à leurs désirs. Un fiasco diplomatique mémorable dû à un interprète mal préparé.
La phrase qui n’existait pas
Le président iranien est cité comme ayant dit qu’Israël devait être « rayé de la carte ». La traduction exacte de sa phrase en farsi était sensiblement différente. L’interprétation erronée a alimenté des tensions diplomatiques pendant des années.
Quand l’interprète arrête tout
Il est arrivé qu’un interprète de l’ONU interrompe sa propre interprétation pour signaler au président de séance qu’il ne pouvait pas suivre le rythme de l’orateur. Un acte de courage professionnel — et de responsabilité — rarissime mais admis par le règlement onusien.
Comment devient-on interprète à l’ONU ?
Le recrutement des interprètes onusiens est l’un des plus sélectifs au monde. Le concours d’entrée affiche un taux de réussite inférieur à 5 %.
Formation initiale
Master spécialisé en interprétation de conférence (ESIT Paris, ETI Genève, ISIT…). Minimum 3 langues de travail dont l’anglais ou le français. Formation de 2 à 3 ans après une licence en langues.
Le concours de l’ONU
Test écrit de langues, épreuves d’interprétation simultanée et consécutive devant un jury, entretien. Les candidats sont évalués sur la précision, la fluidité, la résistance au stress et la voix.
Formation continue
Les interprètes onusiens suivent des formations thématiques régulières (droit international, économie, sciences…) et actualisent leurs glossaires en permanence. Le métier exige une curiosité intellectuelle sans limites.
Genève abrite le deuxième plus grand siège de l’ONU au monde — le Palais des Nations. C’est ici que se tiennent notamment les négociations sur les droits de l’homme, le désarmement et la santé mondiale. L’École de traduction et d’interprétation (ETI) de l’Université de Genève est l’une des formations les plus reconnues pour préparer les futurs interprètes onusiens.
Sources et références
- Nations Unies. Langues officielles. un.org
- Nations Unies. Le Service de conférence de l’ONU. un.org
- AIIC. L’interprétation aux Nations Unies. aiic.net
- Baigorri-Jalón, J. (2004). Interpreters at the United Nations: A History. Salamanca University Press.
- ETI — École de traduction et d’interprétation, Université de Genève. unige.ch/eti
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